jeudi 24 février 2011

The Piano Tuner of Earthquakes

Une heure du matin, insomnie galopante... Ne pas commettre l'erreur de base en regardant à nouveau Requiem for a dream au mauvais moment. Trouver du rêve, justement. L'Accordeur de tremblements de terre... auréolé de la chaude recommandation de Terry Gilliam, le film des frères Quay m'attirait déjà depuis quelques temps. Je reculais le moment de le voir, comme on recule le moment de fermer un livre. Mêler film d'animation et jeu d'acteurs était une gageure qui demandait d'être abordée avec circonspection.


C'est d'abord un monde d'objets. Un monde de décor. Presque une maison de poupées qui aurait tourné au sinistre. Les acteurs évoluent sur fond d'animation, brisant les frontières du réel. On se perd avec joie dans les repères que semblent donner ce monde de détails.
C'est ensuite une histoire d'amour, marquée du sceau de l'impossible. Une cantatrice morte qu'on voudrait ramener à la vie, une passion dévorante mais non partagée.
C'est une mise en abîme, enfin le spectateur se trouvant piégé dans un opéra dont le Docteur Droz est le maître. Ses automates, actionnés par les marées, donnent le tempo et actionnent le décor. Que pourrait faire Felisberto, l'accordeur de pianos, pour changer le cours des choses?

jeudi 17 février 2011

Icône: Jimmy Young-Whitforde

Il est un mannequin masculin qui arrête systématiquement mon regard depuis quelques temps. Son physique semble coller parfaitement aux marques pour lesquelles il pose.
















Photo d'Arnaldo Anaya Lucca pour Ralph Lauren. Source: ralphlauren.com
En découvrant une série de clichés réalisés par Jordan Graham pour GQ Australia, j'en apprends plus sur ce jeune homme. Il s'agit de Jimmy Young-Whitforde. Première déception, certes minime: il n'est pas natif d'Albion, mais australien. Deuxième déception, et l'on monte d'un cran: ce qu'il préfère par dessus tout en matière vestimentaire... 90's Air max...

24 hours, photographies de Jordan Graham pour GQ Australia

Est-ce pour me faire plaisir qu'à la fin de l'interview il cite parmi ses artistes préférés Ansel Adams?

mardi 15 février 2011

Cadeau musical: Josquin des Prez - O Virgo prudentissima

Le discours d'un roi

Ce film a fait beaucoup de bruit à Londres avant de gagner le continent. Plusieurs raisons me poussaient à aller le voir, outre les recommandations pressantes et les éloges que j'ai pu en lire: le souvenir ému d'une rencontre, alors que j'avais 15 ans, avec la reine mère dans le Yorkshire et l'amicale pression d'un ami bègue qui voulait absolument que je l'accompagne et que je le soutienne, tant il craignait d'être submergé par l'émotion. Pour ne rien cacher, ce garçon a été mon petit ami. Beau comme un dieu mais incapable de tenter le moindre mouvement envers qui que ce soit, par simple peur de ne pas réussir à sortir un son audible...
*
Nous avons donc été le voir ce samedi. Evidemment, le poids émotionnel porté par ce film est grand. Un prince qui ne peut échapper aux obligations qui sont les siennes. Un homme qui souffre terriblement, jusque dans sa famille, de ce handicap. L'histoire aussi d'un homme tiraillé entre la réserve que lui impose son état et la nécessité de se mettre à nu pour guérir. Face à un roturier facétieux qui a des méthodes bien peu orthodoxes, l'humour flegmatique de George VI rencontre souvent ses limites.
On ne reste pas de marbre face à ces souffrances et le jeu de Colin Firth est admirable de finesse pour rendre un état de tension, une sensation d'étranglement que je sens si fort chez mon ami chaque fois qu'il voudrait clairement exprimer sa pensée. Il n'est pas évident de rendre l'humanité d'un prince, sans tomber dans la célébration de cette image de proximité que la monarchie anglaise aimerait tant donner.

On découvre au passage une nouvelle facette des talents de Guy Pearce (mais si, souvenez-vous, Priscilla, folle du désert..!), glaçant en dandy persifleur..! Je ne sais si le personnage rend vraiment justice au duc de Windsor... mais quel plaisir!




Le cadre historique est magistralement rendu : malgré quelques libertés - ou plutôt quelques télescopages destinés à accroître la tension, on partage les inquiétudes des contemporains face à une monarchie qui vacille et des nazis en pleine maîtrise des médias, on sent poindre les canons allemands et la nécessité d'union qu'incarne un roi qui s'adresse à son peuple... J'en viens cependant à m'interroger sur les modalités d'un film historique. Churchill tient malheureusment beaucoup de la caricature: le personnage s'y prête aisément, certes, mais comment rendre une force, une volonté, ? Quelle joie de voir en revanche que le réalisateur a préféré Helena Bonham Carter pour planter la reine, plutôt que de prendre une actrice aux yeux bleus... Entre les merveilleux yeux bleus de la reine-mère, si pénétrants et attentifs et Helena Bonham Carter, mon choix fut tout aussi vite fait !

vendredi 11 février 2011

Is bow tie back?

Attendant la personne qui devait m'accompagner au Vieux Colombier pour voir La Maladie de la famille M., j'avise un jeune homme à peine plus jeune que moi qui arborait fièrement un noeud papillon. Le hasard avait voulu que moi aussi, ce soir là, j'opte pour cet accessoire si désuet. Le jeune homme en question ressemblait furieusement à ceux qui, selon les termes de Kynseker dans un des derniers articles de son blog, habitent Catholand, dans sa version la plus rigoriste. Il n'avait pas qu'un noeud papillon, il avait aussi la coupe de l'emploi, bien rasé sur les côtés et je m'attendais à le voir sortir un chapelet et un insigne du sacré coeur à tout instant. Comme par mon éducation et par mon maintien, je ressemble facilement à l'un d'entre eux - j'espère en moins marqué malgré tout, mais  l'on ne peut tout renier de soi, le jeune homme engage la conversation. Justement autour du noeud papillon. Quelle joie, dit-il, de voir que l'on prend encore la peine de s'habiller pour aller au théâtre, même lorsqu'on est un jeune homme... J'avais l'impression de voir progressivement ses cheveux blanchir et les rides marquer son visage... Le cher ange avait 80 ans dans sa tête et, à peine sorti de l'adolescence, il répétait déjà les discours de grand-père... Tout en répondant le plus aimablement du monde à ses questions, je n'ai pas pu m'empêcher de défaire mon noeud et de le laisser pendre lamentablement, tel un fêtard fatigué, comme pour détourner de moi la malédiction de la ressemblance. Il me tendit la main, alla retrouver son groupe d'amis. Et je me dis alors: "mon dieu, mais qui met encore des noeuds papillon, de nos jours?"
La photo est tirée de la série Love is Forever, de Tyler Shields. Le modèle est le désormais célèbre Colton Haynes

Un destructureur d'intemporalité

A l'instar de Romano Choucalesco, l'art contemporain a produit bon nombre de "destructureurs d'intemporalité". Une esthétique de la ruine s'est développé et l'on se prend à se rappeler que, dans ses commandes à Albert Speer, Hitler insistait pour que les bâtiments dégagent de la majesté, même à l'état de ruines.
Karsten Födinger utilise des matériaux de construction, plâtre, béton. Il reprend ainsi dans une esthétique de la construction - aussi brute que l'on sont les maîtres d'oeuvre des travaux publics -, les éléments du modernisme architectural. Si l'on est parfois perplexe face aux tentatives monumentales de certains artistes, on ne peut qu'être frappé ici par ce souci de tenir compte des forces archictoniques, du rythme que peut dégager une construction architecturale. Ses oeuvres ont l'immense - et rare - mérite de s'insérer dans un espace extérieur. Elles sont en quelque sorte inscrites au mondeL’artiste n’intervient pas seulement dans les intérieurs : des structures entières de bâtiments sont ainsi pensées à travers des constructions monumentales, qui mettent en tension leurs formes. A l’instar d’un Richard Serra, il étudie les jeux de force et d’équilibre des espaces environnants et les transpose dans un langage indiciel, brut, qui entre dans une certaine résistance avec la perception du spectateur.

Après l'avoir vu au Kunsthaus Baselland à Bâle, je me réjouis de le retrouver à Paris. Il risque de donner un certain coup à la pseudo-esthétique de hangar qu'affecte le palais de Tokyo...

Le génie, ça ne s'explique pas!

D'aucuns se souviendront sans doute de cette publicité pour un jeu qui devait s'appeler Dessinons la mode... Mais ce billet concerne un tout autre domaine. Je viens d'achever la lecture du livre de Peter Oswald sur Glenn Gould, The Ecstasy and Tragedy of Genius.
Les excentricités du pianiste ont donné lieu à toutes sortes de commentaires. Les contemporains l'interprétèrent avant tout comme un grain de folie, signature de l'artiste, voire comme un signe de son caractère asocial. Il est vrai que sur certains enregistrements, on l'entend très nettement fredonner... les inconditionnels s'en félicitent, mais nombreux sont ceux qui trouvent que la marque Glenn Gould sur les oeuvres qu'il interprète est bien trop forte et que ce n'est plus "du Bach" ou "du Brahms" que l'on écoute.
Le Dr Timothy Maloney rattache ce comportement au syndrome d’Asperger, une forme peu connue d’autisme, qui ne se manifeste pas toujours à la naissance. Ainsi, ce qui n'avait pas été diagnostiqué chez Glenn Gould prend une tournure dramatique dans la mesure où l'incompréhension était totale:

« Certains voyaient dans son comportement une pose délibérée. Selon moi, il était davantage une victime qu’une personne déterminée à faire cela de façon réfléchie. Il ne pouvait pas contrôler ce comportement. Il souffrait beaucoup psychologiquement ».


La démarche est stimulante et éclairante. Mais elle comporte aussi un risque qui finit par laisser un goût amer en bouche. Une grande partie de la démonstration de Maloney s'appuie sur la compilation d'anecdotes visant à asseoir ses théories . Le génie se dissout dans une suite de manies décortiquées avec un regard clinique... Le génie de Glenn Gould serait-il réductible au syndrome d'Asperger?

«Il y a des actifs et des passifs énormes qui accompagnent ce syndrome. Par exemple, l’oreille absolue, une mémoire photographique phénoménale, une motricité fine exceptionnelle mais une motricité globale lamentable : Gould marchait d’une façon maladroite mais ses doigts avaient une fabuleuse dextérité»

Indéniablement, les petites manies de Gould sont devenues très vite sa marque de fabrique. Le public était à l'affût. Sa carrière médiatique se serait-elle construite sur si peu de choses:

« C’est une question délicate. Je crois que les avantages qu’il en a retiré étaient si importants que sans eux, sa popularité en tant que musicien n’aurait peut-être pas été aussi grande et qu’il n’aurait peut-être pas été capable d’atteindre un tel niveau dans sa profession »


glenn-gould.1192198956.jpgAvant de finir ce livre, je souhaitais poursuivre mes lectures par une une «psycho-biographie" d'Helen Mesaros qui livre paraît-il un regard différent. Il me semble que j'en ai assez lu cependant et que la part de mystère doit être préservée. Si l'on comprend à la lecture de ces livres comment Glenn Gould a pu arrêter ses concerts publics dès 1964, alors qu'il était au sommet de sa gloire, si l'on saisit en partie les raisons de son acuité, je persiste à croire qu'on n'expliquera jamais la magie qui se dégage de ses interprétations. Peu importe si, à l'écoute de ses enregistrements, on n'entend bien plus "du Gould" que "du Bach".

La révolution par le tweed!

Que j'ai détesté cette veste en tweed..! Elle était synonyme de week-ends à la campagne, loin de mes amis, loin des sorties... Aller chasser avec papa au lieu d'aller au cinema... quelle plaie! Encore aujourd'hui, du haut de mes 26 ans, je n'enfile du tweed qu'avec une certaine méfiance: que vais-je faire de ma journée si je n'ai que du tweed à me mettre sur le dos? Je dirais la même chose des lunettes. J'ai longtemps regretté de ne pas pouvoir en mettre, et je regrette encore aujourd'hui d'en avoir si peu besoin. Xavier Dolan, parmi d'autres, a réussi à donner ses lettres de noblesse aux grosses montures, qu'on arbore fièrement. C'est par affectation que j'en porte aujourd'hui, mais avec la sourde inquiétude de trahir ceux qui aimeraient tant pouvoir s'en passer...

Dans un immense mouvement de balancier, le vintage est revenu à la mode. Mais ce qui était signe d'appartenance aux milieux prout-prout est devenu savamment subversif, l'apanage des rockers bien plus que des jeunes gens de bonne famille. Au firmament de cette constellation du reac-tendance, le chapisme s'est taillé la part du lion.
Défini comme un "mouvement anarcho-dandy", le chapisme se réclame de grands modèles, parmi lesquels les incontournables Oscar Wilde et George Orwell, mais aussi David Niven et Stephen Frears. Non sans humour, Gustav Temple et Vic Darkwood ont lancé un courant très large contre l'uniformisation culturelle qu'a occasionné la mondialisation. Contre la consommation de masse, contre une technique qui se révèle envahissante, leur manifeste est une invitation à prendre soin de soi sans passer par les marques et les gadgets dernier cri. La classe et la distinction s'invitent à la table de la contestation...
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Il est possible d'être altermondialiste sans ressembler à Jose Bové, qui l'eut cru?

lundi 7 février 2011

Henry Moore

Pour une fois j'évoque (presque) à temps une exposition que vous pouvez encore aller voir. Le musée Rodin offre une très belle rétrospective sur l'oeuvre du sculpteur britannique
L'occasion de découvrir le long travail préparatoire d'Henry Moore avant d'arriver aux lignes si pures qui caractérisent ses oeuvres. On voit ainsi une bonne partie de ses croquis. Certains sont des dessins préparatoires, d'autres sont des images "gratuites", saisies sur le vif qui évoquent un artiste attentif à saisir ce qui l'entoure: les hommes et les femmes couchés, directement tirés des scènes qu'il a pu voir dans le métro londonien pendant les bombardements, sont saisissants.
Il est admirable de voir une telle capacité à innover, à être véritablement créateur, tout en puisant dans des langages esthétiques anciens. L'usage des rondes-bosses, les lignes archaïsantes le rattacheraient presque aux sculptures de la période grecque archaïque... Mais son inspiration majeure viendrait de l'art toltèque et en particulier d'une sculpture maya, le Chac Mol, dont on retrouve des traits - et jusqu'à retrouver ces figures perçées, comme pour explorer une intériorité qui ne se donnerait pas à voir - dans une grande partie de ses oeuvres. A l'aise dans une diversité de matériaux étonnante, Henry Moore est un artiste exigeant, mais il est avant tout l'un de ses hommes qui nous apprennent à voir :


« All art should have a certain mystery and should make demands on the spectator. Giving a sculpture or a drawing too explicit a title takes away part of that mystery so that the spectator moves on to the next object, making no effort to ponder the meaning of what he has just seen. Everyone thinks that he or she looks but they don't really, you know. »

Getting high...

Je n'ai jamais été un gros consommateur d'herbe. Bien sûr, j'ai fumé quelques joints quand j'étais au Prytanée. Tout le plaisir était dans l'interdit et la peur de se faire prendre agissait tout autant que l'herbe proprement dite. Le charme s'est totalement évanoui quand autour de moi tout le monde s'est mis à fumer et j'étais un bien petit joueur d'en être resté aux joints... J'en ai perdu l'envie même depuis.

Il m'est arrivé ce vendredi quelque chose que je n'ose pas qualifié de madeleine de Proust étant donné son caractère, mais qui m'a ramené à mes premiers stupéfiants, qui étaient bien inoffensifs, comme vous le verrez... En quête d'une petite oeuvre à écouter en attendant de rejoindre des amis pour un cocktail, j'ai pris au hasard un vieil enregistrement du 2e concerto pour piano de Chostakovitch.
Il est curieux de voir l'effet de saisissement qu'opère sur moi cette musique. Chostakovitch est loin de compter parmi mes compositeurs préférés. Cette oeuvre est sans doute celle que je classerais le moins haut dans sa production. Il ne s'agit donc pas d'une extase esthétique mais d'un tout autre transport. J'ai passé des heures à l'écouter avec ma grand-mère. Et je n'ai jamais osé lui dire à quel point cela me faisait planer.
Dieu fasse que j'en reste à ces stupéfiants musicaux!