D'aucuns se souviendront sans doute de cette publicité pour un jeu qui devait s'appeler Dessinons la mode... Mais ce billet concerne un tout autre domaine. Je viens d'achever la lecture du livre de Peter Oswald sur Glenn Gould,
The Ecstasy and Tragedy of Genius.
Les excentricités du pianiste ont donné lieu à toutes sortes de commentaires. Les contemporains l'interprétèrent avant tout comme un grain de folie, signature de l'artiste, voire comme un signe de son caractère asocial. Il est vrai que sur certains enregistrements, on l'entend très nettement fredonner... les inconditionnels s'en félicitent, mais nombreux sont ceux qui trouvent que la marque Glenn Gould sur les oeuvres qu'il interprète est bien trop forte et que ce n'est plus "du Bach" ou "du Brahms" que l'on écoute.
Le Dr Timothy Maloney rattache ce comportement au syndrome d’Asperger, une forme peu connue d’autisme, qui ne se manifeste pas toujours à la naissance. Ainsi, ce qui n'avait pas été diagnostiqué chez Glenn Gould prend une tournure dramatique dans la mesure où l'incompréhension était totale:
« Certains voyaient dans son comportement une pose délibérée. Selon moi, il était davantage une victime qu’une personne déterminée à faire cela de façon réfléchie. Il ne pouvait pas contrôler ce comportement. Il souffrait beaucoup psychologiquement ».
La démarche est stimulante et éclairante. Mais elle comporte aussi un risque qui finit par laisser un goût amer en bouche. Une grande partie de la démonstration de Maloney s'appuie sur la compilation d'anecdotes visant à asseoir ses théories . Le génie se dissout dans une suite de manies décortiquées avec un regard clinique... Le génie de Glenn Gould serait-il réductible au syndrome d'Asperger?
«Il y a des actifs et des passifs énormes qui accompagnent ce syndrome. Par exemple, l’oreille absolue, une mémoire photographique phénoménale, une motricité fine exceptionnelle mais une motricité globale lamentable : Gould marchait d’une façon maladroite mais ses doigts avaient une fabuleuse dextérité»
Indéniablement, les petites manies de Gould sont devenues très vite sa marque de fabrique. Le public était à l'affût. Sa carrière médiatique se serait-elle construite sur si peu de choses:
« C’est une question délicate. Je crois que les avantages qu’il en a retiré étaient si importants que sans eux, sa popularité en tant que musicien n’aurait peut-être pas été aussi grande et qu’il n’aurait peut-être pas été capable d’atteindre un tel niveau dans sa profession »

Avant de finir ce livre, je souhaitais poursuivre mes lectures par une une «psycho-biographie" d'Helen Mesaros qui livre paraît-il un regard différent. Il me semble que j'en ai assez lu cependant et que la part de mystère doit être préservée. Si l'on comprend à la lecture de ces livres comment Glenn Gould a pu arrêter ses concerts publics dès 1964, alors qu'il était au sommet de sa gloire, si l'on saisit en partie les raisons de son acuité, je persiste à croire qu'on n'expliquera jamais la magie qui se dégage de ses interprétations. Peu importe si, à l'écoute de ses enregistrements, on n'entend bien plus "du Gould" que "du Bach".